Sections de l’article
  1. Introduction
  2. Qu’est-ce que la Valise de char?
  3. Le torchon à Savard
  4. Savard ne comprend rien à rien: sur l’opportunisme, le révisionnisme, le trotskisme, le gauchisme
  5. Vive le socialisme républicain! Pourquoi Jeunesse Debout! célèbre le FLQ

Toujours à la recherche d’une occasion de faire parler de lui, le fouille-merde David Savard, marginalement connu sur les réseaux sociaux pour ses positions en faveur des frères Strasser1 et de Maurice Duplessis, profite de l’initiative de Jeunesse Debout! pour une célébration révolutionnaire des 50 ans de la crise d’Octobre pour venir gerber sur les positions politiques de notre organisation et sur la manifestation que nous dédions aux combattant.e.s d’Octobre. Il lance son attaque dans les pages de la Valise de char, journal de l’organisation Jeunesse Patriote Communiste (JPC) dont il est ou a été président. Nous n’avons pas habitude de répondre à des provocations bas-de-gamme lorsque ça ne nous semble pas nécessaire pour faire avancer le mouvement révolutionnaire au Québec et au Canada.

Malheureusement pour monsieur Savard, il tombe mal: son intervention, malhabille et visiblement préparée à l’arrache, crée une opportunité intéressante pour présenter plus avant certains de nos points de vue sur la question nationale, au moment où nous célébrons les “crises” d’Octobre et d’Oka. Parce que monsieur Savard est associé à la JPC et à la Valise de char, son intervention bien malvenue est aussi une occasion d’ouvrir la lutte idéologique avec cette organisation, dans l’intérêt de clarifier politiquement la voie à suivre pour la révolution socialiste sur ce continent. Allons-y, il y en a du débroussaillage à faire là-dedans!

Qu’est-ce que la Valise de char?

D’abord, jetons un oeil à la publication où à paru le torchon à Savard (intitulé, à la manière d’un hit-piece du Journal de Montréal: “Une drôle de commémoration!”). Établissons son caractère général.

Nous l’avons déjà dit, il s’agit du journal de la JPC. Les JPC sont “l’aile jeunesse du Parti Communiste du Québec”2. Il s’agit ici du “PCQ-Parizeau3”, indépendant, et non du “PCQ-Fontaine” associé au vieux Parti communiste du Canada. Qu’est-ce que le PCQ-Parizeau? Une organisation qui travaille à atteindre l’indépendance du Québec en coalition avec les partis souverainistes bourgeois, PQ en tête. Une organisation qui propose la “renégociation de la place du Québec au sein de l’ALÉNA” et qui, pour freiner d’éventuelles ardeurs précise qu’ “il faudra patienter un peu plus longtemps [après l’accession à la souveraineté] avant de pouvoir se déclarer libre de toute forme d’impérialisme, étant donné la dépendance économique de la nation québécoise vis-à-vis des États-Unis ainsi que de la fédération canadienne”4. Une organisation qui patauge dans le vieux mythe de la “transition pacifique vers le socialisme”, au point d’en devenir impossible à distinguer de l’aile gauche des sociaux-démocrates de Québec Solidaire.

Notre objet ici, ce n’est pas de rentrer dans les détails des déviations programmatiques du PCQ-Parizeau: il faudrait tout un bouquin pour faire ça, et ça ne servirait pas à grand chose car Dieu sait que la pensamiento Parizeau n’est pas hégémonique dans le prolétariat québécois. Il s’agit seulement de montrer ici à qui les membres des JPC sont associés, à qui ils se réfèrent politiquement. On voit que ça ne vole pas très haut. Mais alors, pourquoi leur répondre à eux et pas, par exemple, à l’un ou l’autre des journaux trotskistes qui, à force de donner leur point de vue sur tout et n’importe quoi, ont forcément dû prendre des positions confuses sur la question nationale quelque part dans leurs archives? Sommes-nous tout simplement si piqué-e-s de l’attaque de monsieur Savard contre notre honneur de communistes et nos principes que nous ne pouvons nous empêcher de lui rentrer dedans?

Non, et c’est même plutôt le contraire. Malgré ses affiliations au très vaseux PCQ-Parizeau, la JPC nous semble n’être ni malhonnête (excepté dans le torchon à Savard), ni toujours ou irrémédiablement déviationniste dans ses prises de position. Nous sommes plusieurs à lire La valise de char, sans adhérer à toute sa ligne (loin de là!). Nous reconnaissons que certaines des contributions publiées dans ses pages sont profitables au mouvement révolutionnaire. Alors au diable ce que monsieur Savard veut, il nous revient comme communistes de ne pas reculer devant la lutte de lignes et de faire les clarifications nécessaires, parce que nous souhaitons voir la JPC adopter constamment de meilleures positions, nous souhaitons confronter nos propres analyses (tirées de notre expérience) aux leurs, pour forger le mouvement révolutionnaire qu’il nous faut ici. Tout ce que nous espérons, c’est qu’il se trouvera dans la JPC des militants honnêtes qui sauront prendre notre réponse pour ce qu’elle est, un premier effort pour lutter ouvertement sur le terrain idéologique, et pour bâtir sur ce terrain une relation qui, comme de raison, ne peut être qu’orageuse, entre nos deux organisations, cela dans le même objectif: affûter toujours plus les positions communistes, clarifier ce qui doit être clarifié, et parvenir à construire un mouvement qui peut abattre l’État bourgeois canadien.

À fins de précision, nous devons donner ici un élément de contexte. Les JPC avaient été invités à deux événements que Jeunesse Debout! organise dans le cadre du 50ème de la crise d’Octobre. Il s’agissait d’un débat public que nous avions l’intention d’organiser et de la manifestation qu’ils dénoncent aujourd’hui par la plume de Savard. Notre point de vue, c’est que le débat aurait fourni une arène de choix pour tracer des lignes de démarcation, lutter politiquement et clarifier les positions respectives sur la question nationale de plusieurs forces du mouvement communiste, et en même temps d’introduire le sujet à la jeunesse en révolte. La manifestation, elle, doit être un moment d’unité sur la base de notre appui révolutionnaire aux combattant-e-s du FLQ. Les JPC ont initialement semblé intéressés à participer et ont communiqué avec nous à ce sujet, mais ont fini par non seulement se retirer de façon soudaine du processus mais aussi couper tout contact avec notre représentant et, finalement, publier le document que nous disséquons aujourd’hui. Cela nous a semblé à la fois étrange, et plutôt malhonnête: si les JPC souhaitaient manifester des désaccords avec notre démarche, il leur était soit possible de le faire dans un débat public (eux qui se plaignaient que le PCR montréalais et d’autres forces politiques négligeaient de répondre à leurs polémiques, c’était l’occasion de briser leur isolement!), soit par le canal de discussion que nous avions ouvert avec eux. Ça aurait été une façon de faire plus adéquate.

Si nos positions les horripilaient au point qu’il leur semblait inacceptable de faire l’une de ces deux choses, ils auraient au moins pu travailler un peu plus fort à leur critique écrite. En l’occurence ce que monsieur Savard nous offre est à la fois bien mince et bien confus! Nous savons qu’à la Valise de char, il y a des gens qui peuvent faire mieux, qui ont déjà fait mieux. Nous regrettons que nos ouvertures envers les JPC aient été négligées, que les canaux de communication qui leur étaient offerts, publics comme privés, aient été rejetés du revers de la main, et que finalement ils ne se soient pas fendus de quelque chose de plus solide dans la lutte contre nos positions. Enfin, nous regrettons qu’ils aient rejeté de venir défendre l’héritage révolutionnaire du FLQ avec nous, préférant s’en tenir à des positions plus consensuelles.

Lorsque nous disons que la Valise de char n’est pas “toujours ou irrémédiablement déviationniste dans ses prises de position”, que voulons-nous dire? Que malgré l’orientation parfois nationaliste étroite, héritée du PCQ-Parizeau, de ce journal, il publie parfois (et de plus en plus souvent!) des textes qui représentent des tentatives d’analyse solides, il cherche à se lier idéologiquement au mouvement communiste international et il parle régulièrement du genre d’enjeux qui concernent le prolétariat québécois et sont donc passés sous silence par la gauche petite-bourgeoise. Passons rapidement en revue le bon et le mauvais, sans prétendre toutefois faire la critique exhaustive du contenu de ce journal.

Pour le mauvais, tenons-nous-en à signaler quelques exemples. D’abord, le très étrange article “Ethnocentrisme et fierté”, daté du 14 mars 2019. Cet article bien nommé proclame:

L’ethnocentrisme mène au racisme, c’est indéniable, mais il est aussi, comme nous tenterons de l’exposer, un trait fondamental dans la résistance d’un peuple dominé. Pour l’Algérie ou le Québec, l’ethnocentrisme est une réponse à une agression, une façon de durer dans le temps.

Pour éviter qu’on nous reproche de ne pas chercher à comprendre, d’être de mauvaise foi, précisons. Comme simple description objective le propos n’a rien d’intolérable. L’origine de l’ethnocentrisme au Québec, longtemps opprimé de façon dure et toujours infériorisé au point de vue économique, toujours méprisé par la culture dominante anglo-canadienne, ce n’est pas un “péché originel” mais des conditions matérielles, c’est une réponse spontanée à l’oppression nationale. Le problème survient lorsque l’ “ethnocentrisme” est proposé comme une tactique, comme un impériatif, même. Justifier alors ce recours à un nationalisme ethnique qui, c’est bien ironique, ressemble à chaque année de moins en moins à celui de l’ère des habitants et des curés de village méfiants envers l’anglais et de plus en plus à l’alt-right américaine, devient une grave erreur politique. Lorsqu’on en appelle à l’Algérie révolutionnaire pour appuyer une telle position, on tombe dans la caricature grotesque.

Rappellons rapidement que les communistes, et c’est là un point de vue qui nous vient directement de Karl Marx en personne, “mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat” dans chaque lutte et “ils représentent toujours les intérêts du mouvement [prolétarien] dans sa totalité”5. La nature radicale de cette affirmation échappe toujours à un grand nombre dans le mouvement communiste. Lorsque l’indépendance nationale est nécessaire dans la lutte pour le socialisme, ou lorsque la démocratie nouvelle qui inclut une fraction de la bourgeoisie s’impose dans un pays semi-colonial et semi-féodal, les communistes ne s’adonnent à cette tâche que dans la mesure exacte où elle est nécessaire au mouvement prolétarien. Et ils expliquent toujours clairement pourquoi ils s’y adonnent. Comment peut-il alors être question d’ethnocentrisme, cet héritage moisi du nationalisme bourgeois romantique, pour des communistes?

La réponse ici semble être que pour l’auteur, le peuple québécois est un ramassis d’indécrottables racistes – point de vue que nous ne partageons pas, bien sûr! Les travailleurs sont ainsi condamnés comme désespérément aliénés, incapables de percevoir leurs propres intérêts et adhérant complètement et sans réserve à l’idéologie que les agitateurs d’extrême-droite, indépendants ou à l’emploi direct des bourgeois, tentent de leur faire avaler. Cela étant fait, l’auteur voit deux alternatives: adhérer à une social-démocratie libérale anti-peuple, ou justifier ce qu’il croit être l’état d’esprit des masses. Il choisit la seconde option et tente d’appliquer une sorte de ligne de masse pro-raciste, tirée non de la pratique mais tout droit de son cerveau. C’est à notre avis une fausse alternative: ce qu’il faut c’est aller profondément aux masses, sans à-prioris bourgeois et organiser la révolution parmi elles. Nous ne nions pas la présence de différentes idées fausses et bourgeoises dans le prolétariat, mais dans notre expérience il s’agit rarement de freins significatifs à l’action, à la construction de la conscience de classe révolutionnaire, etc.

Un autre exemple du mauvais: l’article Pour un front commun des socialistes québécois, signé par monsieur Savard en janvier 2018. D’abord, passons rapidement sur le meilleur aspect de l’article: une volonté affichée de lutter pour l’unité du mouvement socialiste (quoique sous la forme sous-optimale du “front commun”6). Quant aux déviations… On peut lire dans cet article:

Si nous croyons nécessaire de nous allier aux forces démocratiques bourgeoises, nous ne pensons pas qu’ils faillent absolument compter sur eux pour mener la lutte. Les socialistes doivent aussi compter sur leur propres moyens pour mobiliser les Québécois vers leur indépendance.

Ça semble plutôt raisonnable, non? Mais regardons au delà des apparences! Il faudra passer rapidement sur la notion que dans le Québec moderne, partenaire junior de l’impérialisme, il saurait y avoir des “forces démocratiques bourgeoises”. C’est une question d’analyse de classe qui dépasse le cadre de cette réponse. Ce qui est le plus choquant ici, c’est l’idée d’ “aussi compter sur [ses] propres moyens”7. Même si on admettait l’analyse de classes non-scientifique que porte cet article, ce serait toujours une recette pour un grand désastre. Le prolétariat ne compte pas “aussi” sur ses propres forces, il compte principalement, voire exclusivement sur ses propres forces! Quand il doit s’allier à d’autres classes pour atteindre ses objectifs, il doit rester la force dirigeante de la révolution. Plus loin, on lit que “même le Parti Québécois était favorable aux revendications des travailleurs” à ses débuts, comme si à ses origines le PQ avait pu être d’une façon ou d’une autre un “parti ouvrier”. Pas étonnant: lorsqu’on jette un oeil aux suggestions de lecture de la Valise de char, on voit que ses rédacteurs font la promotion de L’urgence de choisir, le texte qui marque la rupture de Pierre Vallières avec le mouvement révolutionnaire.

Qu’en est-il des bons aspects de la Valise de char alors? Ne laissons pas notre critique de certaines de leurs positions nous en détourner, car il y en a, et pas des moindres. Déjà, le journal reproduit régulièrement des classiques du marxisme: textes de Lénine, Staline, Mao Tsé-Toung sont au rendez-vous, et le choix effectué n’est pas mauvais. On notera que la Valise de char a une certaine affinité pour Enver Hoxha, dirigeant communiste albanais. C’est plutôt étonnant, de la part d’une publication associée au PCQ-Parizeau: plus éloigné de la “ligne dure” de Hoxha, ça ne se peut pas! Le programme du PCQ-Parizeau ressemble nettement plus à l’autogestion yougoslave… mais nous ne nous plaindrons pas! Se référer aux expériences socialistes historiques, c’est déjà pas mal mieux que ce que fait la gauche petite-bourgeoise.

En termes de documents originaux, il y a aussi du bon. La critique que la Valise de char adresse au Parti communiste révolutionnaire sur la question nationale n’est pas tout à fait juste selon nous, mais elle représente la sorte de lutte idéologique ouverte que nous voulons promouvoir. On trouve, plus récemment, un article célébrant la vie du révolutionnaire maoïste de Turquie, Ibrahim Kaypakkaya. On verra plus tard où cette célébration devient contradictoire avec les positions effectives de la JPC. Enfin, le document en quatre parties “Analyse matérialiste historique” est celui qui nous a poussé à prendre la Valise de char au sérieux: bien qu’imprécis et inexact, cet article représente une tentative sérieuse de développer l’idéologie des JPC.

Le torchon à Savard

Nous avons passé pas mal de temps à survoler la Valise de char: il est temps de plonger dans le vif du sujet et de disséquer le petit texte dont monsieur Savard s’est fendu à notre endroit. En quoi consiste cette micro-critique?

D’entrée de jeu, Savard caractérise notre organisation comme une “scission gauchiste du PCR”. Il se permet de dire que l’initiative de commémorer le FLQ est valide en soi (on espère bien!), puis y va tout de suite d’un caveat: nos positions sur la question nationale nous disqualifient de tout lien de parenté idéologique avec le FLQ!

Pour appuyer son propos, Savard offre une citation tirée des Principes fondateurs… des Jeunes Socialistes pour le Pouvoir Populaire (JSPP)! L’organisation qui a précédé Jeunesse Debout! et y a donné naissance. Nous ne rejetons pas totalement les conceptions présentes dans les Principes fondateurs et le Manifeste des JSPP, mais il va sans dire qu’en plus d’un an de lutte, la pratique a su faire évoluer nos conceptions théoriques, menant entre autres à l’élargissement de l’organisation sous la forme de Jeunesse Debout!, et nous avons récemment fourni un effort d’éclaircicement de nos positions sur la question nationale avec la parution de Jeunesse Debout! #5. Ayant décidé d’attaquer notre initiative politique en vue des 50 ans d’Octobre le 3 septembre, Savard n’a pas eu l’occasion d’en prendre connaissance. Soit! On ne le lui reprochera pas. La citation choisie est la suivante:

Quant à la situation du Québec, bien que la nation québécoise soit une nation historiquement opprimée, elle affiche de plus en plus les caractéristiques d’une nation impérialiste. Cependant, la distinction nationale du peuple québécois demeure une contradiction réelle à résoudre dans la construction de l’unité prolétarienne au Canada.

Savard y voit une “version remâchée des positions du PCR, en moins incisif”. Il qualifie cette position de “révisionniste” (!) et affirme, en résumé, que la contradiction entre le prolétariat de la nation québécoise et le prolétariat de la nation canadienne est de nature antagonique, ce qui fait que la “construction de l’unité prolétarienne au Canada” est une “chimère”. Pour le moment, outre la confusion terminologique qui caractérise l’oeuvre de Savard (on y reviendra!), on reste sur un terrain acceptable. Ça ne durera pas!

Le délire commence au paragraphe suivant. Savard nous y compare aux “trotskistes des années 60 au Québec qui tentaient de gruger les éléments révolutionnaires du mouvement national sans être eux-mêmes engagés sincèrement dans le mouvement de libération du Québec”. La triste ironie de cette insulte gratuite: incapable de comprendre ce que nous revendiquons dans l’héritage du FLQ et pourquoi nous le revendiquons, Savard nous reproche de n’être pas suffisamment souverainistes pour parler des felquistes, mais lui-même et son organisation se rendent en même temps coupables de vouloir “gruger les éléments révolutionnaires” du mouvement communiste pour les mettre au service de la voie parlementaire vers l’indépendance “démocratique” bourgeoise, et peut-être, si monsieur Péladeau veut bien, vers le socialisme un jour futur. Tout ça sans se lier à d’autres forces que celles qui, en occident, allient socialisme et nationalisme (d’où les sympathies des JPC pour les Catalans, les Irlandais, les Basques, les Corses8).

Le mot d’ordre face à nous serait: “aucune collaboration avec les opportunistes, les trotskistes et les colonialistes”. Sur cette charge d’ “opportunisme”, nous aurons l’occasion d’en reparler lorsqu’on traitera de l’usage pour le moins créatif que fait monsieur Savard de la terminologie marxiste-léniniste. La charge de “trotskisme” est aussi plutôt amusante venant de sa part: là encore, on y reviendra. Quant à être des colonialistes… c’est fort, très fort. Jeunesse Debout!, principale force qui menace le prolétariat québécois?

Ce qui nous inquiète, de notre côté, c’est que parmi toutes leurs gesticulations sur la seule question nationale au Québec (parfois comprise comme englobant les Canadiens français hors-Québec, Acadiens, etc.), on a du mal à trouver une position cohérente de la Valise de char ou de la maison-mère, le PCQ-Parizeau, sur la contradiction qui subsisterait entre Québécois et nations autochtones dans un Québec indépendant. Notre point de vue c’est que cette contradiction n’est pas insoluble, et dans la lutte contre l’état “fédéral” canadien nous pouvons même trouver une unité immédiate des différentes nations du Canada. Le point de vue de la gang à Savard, est-ce de faire eux-mêmes dans le colonialisme qu’ils dénoncent? À voir leurs timides affirmations de soutien aux autochtones, toujours de façade, on est tentés de le croire!

Continuons. Savard nous reproche de reprendre à notre compte le camarade Charles Gagnon et le FLQ. Nous aurons l’occasion de parler en détail de cette question, mais soulignons déjà ceci: les “marxistes-léninistes-parizistes” peuvent garder l’héritage du Pierre Vallières des dernières années si ça leur plaît, mais Charles Gagnon compte parmi les ancêtres idéologiques des maoïstes au Canada, qu’ils le veuillent ou non! Le fondateur d’ En Lutte! qui a appelé les ouvriers à annuler leurs voix au référendum de 1980, dans ses forces et ses faiblesses, ne sera jamais à ceux qui appellent à voter Péladeau! Si quelqu’un “revendique le contenant sans revendiquer le contenu”, c’est bien Savard, pour qui l’héritage du mouvement révolutionnaire québécois commence avec Papineau, se termine avec le FLQ, avec l’abbé Groulx et Maurice Duplessis qui prennent le flambeau entretemps et le PCQ-Parizeau qui sert de conclusion à l’histoire. Quelle place là dedans pour l’oeuvre la plus significative de la vie de Charles Gagnon, sa lutte pour le parti marxiste-léniniste? Quant à nous, nous analysons l’action héroïque du FLQ dans son contexte, nous la situons dans l’histoire de la révolution socialiste au Québec (et au Canada!) et nous reconnaissons que le mouvement marxiste-léniniste a à la fois comblé de ses lacunes théoriques et politiques et renoncé au moins en pratique à son héritage de lutte armée. C’est tout le sens de notre propos!

Vers la République socialiste du Québec. Camarade Gagnon, nous suivons ta voie! (Bannière des JPC)

La vomissure de Savard continue au paragraphe suivant. Ceux et celles qui pour guider leurs actions se réfèrent aux aîné.e.s du mouvement communiste ici, aux organisations maoïstes à l’étranger, à leur travail de masse échelonné sur des décennies, seraient “incapables de poser leur action dans une continuité historique enracinée”. Nous serions “une coquille vide, un PCR remanié”. Nous croyons que le PCR au Québec n’hésiterait pas à les détromper, en disant que nos deux organisations n’ont rien de commun; quant à nous, nous devons dire que nier les apports politiques du PCR dans les dernières décennies, c’est être aveugle! Enfin, on “fait semblant d’être sympathique aux forces indépendantistes pour mieux les affaiblir”. Mais la réalité c’est qu’on n’en a pas grand chose à battre, de l’ “indépendantisme” façon PQ. Nous partageons avec certain.e.s militant.e.s de base de ce courant le mot d’ordre de république socialiste et l’affinité pour les expériences de lutte armée du FLQ, de Riel et des Patriotes. Nous n’avons pas la même lecture de ces expériences, évidemment! Mais il existe une base d’unité dans la mesure où il y a évidemment des prolétaires au Québec dont toute la sympathie pour la révolution est canalisée dans leur évaluation du FLQ, de Riel, et des Patriotes: le mouvement communiste est là pour les servir aussi! Et il ne tolère pas le chauvinisme national anglais une seule seconde, sans pour autant y répondre par le chauvinisme québécois.

Savard poursuit: ce qu’il faut apprendre du FLQ, pour lui, c’est en priorité “l’indépendance nationale sous l’impulsion de la classe ouvrière” (le non-dit: monsieur Péladeau est invité à prendre les rênes du mouvement, bien sûr!) et non la propagande par les armes, le courage et la résistance face à l’exploiteur, la république socialiste, etc. La première leçon, que pourrait nous apprendre n’importe quel groupuscule trotskiste, ferait du FLQ une “arme idéologique” selon monsieur Savard. Les leçons que nous en tirons en feraient, elles, un “bibelot décoratif” (comme ce mot, “communiste”, dans le nom de son organisation!)

Monsieur Savard conclut: il faut résister à notre “opportunisme de gauche” qui gangrène le “mouvement révolutionnaire et de libération nationale”, la patrie ou la mort, nous vaincrons, etc. Fort heureusement, si l’indépendantisme péquiste est la seule leçon qu’il tire de l’expérience du FLQ, monsieur Savard pourra avoir sa patrie (dans le cadre des institutions canadian, bien sûr, et non d’une république socialiste) et laisser la mort à des gens plus sérieux!

Savard ne comprend rien à rien: sur l’opportunisme, le révisionnisme, le trotskisme, le gauchisme.

On a bien vu que le tissus d’inepties qui sert de contenu à la critique que monsieur Savard adresse à Jeunesse Debout! ne constitue pas une réflexion politique, fût-elle même erronée, qui servirait à interpeller notre organisation et à faire avancer les choses par la confrontation idéologique. C’est une attaque de bas étage qui ne sert qu’à isoler un peu plus les JPC du mouvement communiste, à tenir ses propres camarades en laisse pour éviter qu’ils aillent voir de trop près une célébration du FLQ qui est autre chose qu’une sinistre mascarade péquiste. Inutile de nous répéter là dessus. Par contre, dans le cadre de son attaque contre Jeunesse Debout!, Savard trouve le moyen de commettre toute une série d’erreurs plutôt bêtes (des erreurs de terminologie parfaitement élémentaire) qu’il convient de démêler du mieux qu’on peut, histoire de s’assurer que tout échange futur se fasse au moins sur des bases plus claires. Qu’est-ce que Savard veut dire lorsqu’il nous traîte, pêle-mêle, d’ “opportunistes”, “révisionnistes”, “trotskistes” ou encore de “gauchistes”? Fait-il ce que font les médias bourgeois lorsque, parlant du mouvement marxiste-léniniste, ils placent quelques termes communistes “exotiques” dans leur torchon pour épater le chaland?

La caractérisation que Savard donne de notre organisation, c’est qu’on serait, selon lui, une “scission gauchiste du PCR”. Les termes de “gauchisme” et “droitisme”, dans la théorie marxiste-léniniste, recoupent toute une série d’erreurs et un vaste champ de déviations que commettent parfois les organisations à vocation révolutionnaire. En (trop) résumé, le gauchisme correspond aux tentatives de dépasser artificiellement les possibilités de la situation politique, d’aller trop loin devant les masses. Le droitisme c’est de faire l’inverse, de refuser d’accomplir les tâches qui s’imposent aux révolutionnaires dans la situation présente, traîner derrière le mouvement des masses, etc. Bref, si Savard sait ce que signifient les mots qu’il emploie il dit essentiellement: “Jeunesse Debout! est une organisation composée de transfuges du PCR qui ont rompu avec ce parti pour chercher à dépasser les possibilités de la situation politique au Québec et au Canada, se coupant ainsi des masses”.

Clarifiée ainsi, l’affirmation de Savard devient si fausse qu’elle en est presque comique. Jeunesse Debout! est une organisation de jeunesse révolutionnaire, une organisation de masse et non un parti communiste. Ses membres sont des militant-e-s de base issus des secteurs de la jeunesse travailleuse et de fractions étudiantes radicales, pas une côterie d’anciens cadres du PCR. Que notre organisation ait été initiée entre autres par des militant-e-s qui ont déjà été associé-e-s au défunt MER-PCR n’y change rien. Elle n’est pas une “scission” de quoi que ce soit. Quant à être une scission “gauchiste”…

Notre proposition centrale, c’est de mener un large travail de masse parmi la jeunesse prolétarienne au Québec pour la rallier aux perspectives révolutionnaires. Ce n’est pas exactement une position “gauchiste”. Nous soutenons politiquement la lutte armée contre les gouvernements réactionnaires, mais nous sommes une organisation légale qui ne cherche pas à organiser une telle lutte – c’est une tâche qui relève de structures politiques nettement différentes de Jeunesse Debout!

Il y a fort à parier que lorsqu’il nous qualifie de “scission gauchiste”, ce n’est rien de cela que Savard a en tête. Il y a, après tout, une explication simple et concise de ce qu’il peut bien vouloir dire par là: monsieur Savard sait que nous avons la réputation de soutenir les droits démocratiques des minorités sexuelles, que nous essayons (bien modestement) d’appuyer la lutte nationale amplement justifiée des autochtones, que nous ne partageons pas les points de vue exprimés dans la Valise de char sur l’importance d’être “ethnocentristes”. Ayant constaté tout ça, il est incapable de concevoir qu’il y ait une façon marxiste, prolétarienne de se prononcer sur ces questions qui cherche consciemment à ne rien emprunter au libéralisme postmoderne, une façon marxiste qui s’inspire par exemple des idées du mouvement national-démocratique des Philippines. Il décide donc que nous sommes des libéraux postmodernes. Incapable de rompre avec les définitions que l’idéologie capitaliste donne aux termes politiques, il décide alors que nous sommes des “gauchistes” car dans l’arène parlementaire que le PCQ-Parizeau aime tant (sans être capable d’y pénétrer cependant!) c’est la “gauche” (Parti libéral, NPD, QS…) qui utilise le plus souvent les thèses de la variante postmoderne du libéralisme. Ta-dam!, nous voilà non seulement une “scission du PCR” mais aussi une “scission gauchiste”. Le niveau de confusion ici force une forme de respect: dans notre société bien des gens sont confus politiquement, mais peu poussent la confusion dans ses derniers retranchements comme le fait Savard!

Nous avons donc une hypothèse plutôt probable du sens à donner à l’accusation de “gauchisme” que nous lance Savard dans son torchon. Pas de chance! Il n’en sera pas ainsi de son usage des termes de “révisionniste”, “opportuniste” et “trotskiste”. Ici, même la logique interne de sa pensée semble foutre le camp!

Le “révisionnisme” pour les marxistes-léninistes et à fortiori les maoïstes, c’est la révision des thèses fondamentales du marxisme. Chaque mouvement révolutionnaire et chaque révolutionnaire individuel sont appelés à appliquer le marxisme aux conditions concrètes dans lesquels ils opèrent. Rien de plus naturel: nous défendons une vision scientifique du monde et non un dogme inerte. La réalité est très complexe, la société capitaliste aussi. La flexibilité et la créativité sont donc de mise. Mais là où la flexibilité se mue en révisionnisme, c’est lorsqu’on commence à prétendre que les vues les plus fondamentales du marxisme ne sont plus nécessaires. C’est rejeter la lutte de classes, le matérialisme historique et dialectique, la dictature du prolétariat, la nécessité de la révolution violente, etc.

Parce que Jeunesse Debout! est une organisation formée de jeunes gens dont l’expérience est souvent limitée, il peut nous arriver de nous tromper dans nos analyses, de mal définir nos tactiques, etc. Tout le sens de notre second congrès, par exemple, c’était de rectifier notre approche de la ligne de masse et du travail de masse et de refonder l’organisation sur des bases plus solides. Mais il serait bien malin celui qui saurait démontrer que notre organisation s’est écartée des points de vue marxistes-léninistes fondamentaux, de la lutte de classe, etc.

L’ironie ici c’est que Savard, lui, défend manifestement les perspectives du PCQ-Parizeau. C’est même la base d’unité fondamentale de la Valise de char: c’est un espace de débat… spécifiquement pour les militant-e-s du secteur de la jeunesse qui adhèrent au programme politique du PCQ-Parizeau! Or, le PCQ-Parizeau n’est pas, contrairement à ce que Savard voudrait nous faire croire, une organisation anti-révisionniste. C’est tout le contraire: son programme est une soupe qui contient de toutes les formes de révisionnisme connues, de la voie parlementaire vers le socialisme à la transformation des entreprises en coopératives au lieu de leur socialisation en passant par la collaboration avec la grande bourgeoisie qui passe pour “nationale” du moment où elle vote PQ. Nous n’inventons rien – il suffit d’aller voir les luttes que Lénine ou encore les militant-e-s de la 3ème internationale ont menés contre le révisionnisme classique, ou encore les documents qui remontent à la lutte contre le révisionnisme moderne de Khroutchev pour s’en convaincre!

Les tentatives des militants associés à la Valise de char de s’intéresser à En lutte! et au PCO, de manière certes critiques, à Ibrahim Kaypakkaya, à Staline, Mao ou encore Enver Hoxha sont, globalement, à leur honneur. Cela peut correspondre à des tentatives, par tâtonnements, de s’inspirer du mouvement communiste tel qu’il a vraiment existé et existe à ce jour. Reste que leur base d’unité, c’est le révisionnisme éhonté du PCQ-Parizeau! Il n’y a que la confusion ou le désespoir pour faire adhérer des gens globalement honnêtes à un tel programme, surtout quand il ne se présente pas comme social-démocrate mais bien “communiste” (!). Alors, entre Jeunesse Debout! et Savard, qui est vraiment révisionniste? Jetez un oeil au programme du PCQ-Parizeau, puis un autre oeil à n’importe quelle polémique antirévisionniste, et vous y verrez plus clair.

Embrayons. L’opportunisme, c’est abandonner les intérêts objectifs du prolétariat et se ranger derrière les programmes proposés par la bourgeoisie. Souvent, l’opportunisme n’est pas un choix conscient. Sans une ligne politique bien affûtée et un fort lien au prolétariat, il est facile de se convaincre qu’abandonner les principes communistes, adopter telle ou telle conception conciliatrice représente une voie plus facile vers le socialisme. Il n’en est rien: une telle voie est toujours un détour, parfois un détour qui comporte des pièges sanglants comme on l’a vu au Chili en 1973 par exemple.

Ici, il est inutile de s’éterniser. Pour Savard, l’opportunisme c’est de ne pas suivre le Parti québécois dans son cul-de-sac historique! C’est très fort. Même les social-démocrates les plus mous du bulbe sont en train de se détacher pour de bon de ce parti, et ce n’est pas peu dire. Il faut être vraiment le dernier des vendus pour tenter de guider la jeunesse communiste vers un soutien à de putrides personnages comme le renégat Jean-François Lisée ou encore, c’est bien le plus frappant, le milliardaire, pilleur des peuples du monde, briseur de grèves Pierre-Karl Péladeau. C’est pourtant ce que Savard fait à ses camarades, ce que Savard aimerait bien nous faire à nous aussi! Que quelqu’un qui tient de telles positions nous accuse d’opportunisme, c’est buté.

Savard nous répondra peut-être que nous sommes des opportunistes de gauche, ce qui est différent. Nous renvoyons les lecteurs à notre réponse à son accusation de “gauchisme”, et nous en profitons pour rajouter que si Savard suppose si facilement que nos positions relèvent d’un opportunisme de gauche, c’est peut-être qu’en opportuniste de droite fini il ne conçoit la lutte idéologique que comme conflit entre deux formes d’opportunisme.

Reste la notion de “trotskisme”. Ce ne sera pas la première fois qu’une figure “marxiste-léniniste” active sur Internet et associée à tel ou tel “parti” connu surtout pour ses mésaventures électorales accuse ses adversaires politiques de trotskisme. C’est un lieu commun généralement sans intérêt. En l’occurence nous rejetons autant monsieur Trotski que monsieur Savard. Nous n’adhérons ni à la “révolution permanente”, ni à la critique opportuniste des expériences socialistes réelles, et surtout pas à l’ “entrisme”, la pratique de s’attacher à un parti bourgeois “progressiste” pour le transformer en “parti ouvrier”. Bien sûr, la stratégie indépendantiste électorale que préconisent Savard et ses maîtres à penser du PCQ-Parizeau ressemble à s’y méprendre à celle que proposait monsieur Trotski. Que dire de plus? Chacun tirera, comme on le disait, ses propres conclusions des faits.

Vive le socialisme républicain! Pourquoi Jeunesse Debout! célèbre le FLQ

Nous mobilisons la jeunesse révolutionnaire au Québec. Pour cette raison, les expériences de lutte de classe dans l’histoire du Québec ont un grand intérêt pour nous: elles sont riches de leçons, elles défont le mythe d’un Canada “démocratique”, voué aux “droits de l’homme”, et elles résonnent dans la conscience des gens d’ici plus facilement que les grandes expériences socialistes en URSS et en Chine ou que les luttes révolutionnaires d’autres pays. L’histoire du mouvement révolutionnaire sur ces terres comprend, dans l’ordre:

  1. La lutte de résistance des nations autochtones à la colonisation. Dès l’arrivée des premiers colons européens, les nations autochtones ont mené des luttes politiques et des luttes militaires pour préserver leur souveraineté puis pour la reconquérir. Si le mouvement actuel de ces nations a des caractéristiques particulières, il s’inscrit dans une longue histoire de résistance armée que nous devons connaître, de Pontiac jusqu’à la “crise” d’Oka et aux dernières luttes pour l’intégrité du territoire face aux entreprises du domaine extractif.
  2. L’agitation libérale suivant la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais. Dans la lutte des colons de Nouvelle-France, en voie d’être réduits à l’état d’une nation opprimée que le colonialisme britannique pouvait maintenir dans une structure semi-féodale, puis convertir en prolétariat urbain lourdement exploité, les premières salves furent tirées sous l’étendard libéral bourgeois, entre autres dans le cadre du mouvement d’indépendance des États-Unis d’Amérique, puis dans une vague d’agitation durant les années 1790. Cette agitation libérale, globalement plutôt stérile, doit être comprise comme préfigurant la rebellion des Patriotes.
  3. La rebellion des Patriotes, mouvement toujours d’obédience libérale, qui adopte ouvertement la perspective d’une république démocratique comme objectif final, au point de proclamer l’indépendance en 1838. C’est une révolution armée, qui voit entre autres les troupes britanniques battues à Saint-Denis par les artisans, cultivateurs et professionels libéraux. C’est un mouvement significatif qui s’inscrit dans la même lignée que les révolutions de 1848 qui auront lieu une décennie plus tard en Europe, la guerre civile aux États-Unis qui endigue largement la pratique de l’esclavage, etc. Il en partage les forces et les faiblesses.
    Ainsi la déclaration d’indépendance et les proclamations démocratiques de 1838, quoique supérieures sous bien des aspects à la “constitution” orangiste de 1867 ou au torchon à Trudeau, ne résolvent pas la question des droits des autochtones: ils sont libérés de la tutelle coloniale qui les rends mineurs à vie, mais on ne leur reconnaît pas les droits collectifs qui leur sont dûs comme nations ou minorités nationales. C’est une recette pour transformer, et non résoudre, l’oppression nationale de ces peuples. De même, c’est encore la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie professionnelle qui sont aux commandes. Les cultivateurs pauvres et moyens, artisans, etc. ne sont que la force de frappe du mouvement, ils et elles n’en ont pas la direction politique. Enfin, les femmes n’y ont pas le droit de vote. Le libéralisme radical des années 1800 à 1850 est une étape transitoire: encore révolutionnaire sous bien des aspects, il adopte un contenu radical, mais il préfigure aussi la dictature bourgeoise qui s’annonce. La rebellion des Patriotes représente à la fois l’espoir d’une république démocratique sur ces terres, espoir jamais réalisé (sinon brièvement par les Patriotes eux-mêmes et, plus tard, par la nation Métis sous la direction de Louis Riel et Gabriel Dumont) et le potentiel de devenir quelque chose d’aussi aberrant que la 3ème république française, par exemple, ou que le Canada monarchiste constitutionnel.
  4. La lutte nationale des Métis contre l’État colonial canadien et les monopoles du chemin de fer. Le dernier État révolutionnaire constitué sur les terres que contrôle aujourd’hui l’État canadien, c’est la république Métis de Louis Riel et Gabriel Dumont. La liaison qui existait entre la nation canadienne-française de ces années-là et la nation Métis est parfois surestimée (par les nationalistes québécois), parfois effacée (par les libéraux, principalement anglais). Nous reconnaissons cette liaison, mais ne faisons pas de Riel un héros du Canada Français. Il est le héros de son propre peuple, et c’est en cette qualité que nous lui portons le plus grand respect.
  5. Les luttes de 1918 et de 1944 contre la conscription au Québec. Les luttes contre la conscription sont un tout contradictoire: dirigées en priorité par les nationalistes canadiens-français d’obédience catholiques, elles représentaient toutefois la juste lutte du prolétariat du Québec pour le droit de ne pas aller se faire tuer dans les guerres mondiales entre impérialistes. Elles étaient tributaires de la question nationale irrésolue au Canada et du rôle de ce pays vis-à-vis des puissances impérialistes dominantes, en particulier le Royaume-Uni.
  6. La lutte pour construire le Parti communiste du Canada, et le mouvement ouvrier qui l’a précédée. Bien que souvent ambivalent politiquement, le Parti communiste du Canada a représenté une force globalement révolutionnaire et prolétarienne dans ce pays. Issu des forces ouvrières largement immigrantes impliquées dans des luttes comme la célèbre grève générale de Winnipeg en 1919, le Parti communiste a dirigé des luttes significatives dans la première moitié du XXème siècle. Nommons par exemple le mouvement des chômeurs lors de la Grande Dépression. Mais ce parti n’a pu que marginalement se lier au prolétariat québécois, il n’a jamais entamé une vraie lutte pour le pouvoir et il a finalement renoncé à la révolution dans les années 1940.
  7. Le mouvement nationaliste des années 1960. Confus politiquement (il suffit de lire ce qui s’écrivait à cette époque pour s’en convaincre: Albert Memmi côtoie l’abbé Groulx, qui côtoie Mao Zedong et Fidel Castro, qui se trouvent associés au général De Gaulle, cité aussi souvent qu’on cite le FLN algérien qui luttait contre sa politique coloniale…) ce mouvement répondait encore une fois aux justes aspirations du prolétariat québécois. Radicalisation des centrales syndicales (Ne comptons que sur nos propres moyens, L’école au service de la classe dominante, L’État rouage de notre exploitation: le célèbre tryptique de manifestes syndicaux quasi-marxistes date de cette époque), ébullition intellectuelle & organisationnelle (RIN, ASIQ, Parti Pris, MLP, etc.) et, c’est là l’appogée pratique du mouvement, le FLQ, son aile armée. Voilà l’héritage que nous ont légué les militant-e-s de cette époque. On serait bien arrogant-e-s de ne pas s’y intéresser!
  8. Le mouvement marxiste-léniniste des années 1970 et 1980. Après la “crise” d’Octobre, le nationalisme québécois se cristallise rapidement au sein du Parti Québécois, qui assimile avec aisance la fraction molle de son aile gauche et se débarasse du reste. Le projet de souveraineté-association que promeut René Lévesque, ancien député libéral, c’est une tentative de compromis tiède avec Ottawa (qui du reste ne donnera rien). C’est dans ce contexte-là que la gauche révolutionnaire, inspirée par la révolution culturelle menée par le peuple chinois à cette époque, adopte en masse le marxisme-léninisme et lutte pour reconstruire un nouveau Parti communiste anti-révisionniste. Une fraction du mouvement marxiste-léniniste est l’héritière directe de l’expérience du FLQ. Le fondateur du groupe En lutte!, Charles Gagnon, était lui-même un dirigeant idéologique felquiste. Durant toute la décennie 70, En lutte!, le Parti communiste Ouvrier et une multitude d’autres organisations animent un mouvement qui rassemble des milliers de travailleurs et de travailleuses et représente une alternative minoritaire mais très sérieuse au nationalisme bourgeois de Lévesque qui nous propose un Québec nominalement indépendant, “social-démocrate” dans le sens le plus mou du terme, associé aux États-Unis et au Canada. Les révolutionnaires ont eu tout à fait raison de s’en dissocier! Et les communistes d’aujourd’hui ne peuvent pas prendre parti pour le projet raté de Quebec Free State9 allié au grand capital, au projet de construction d’une bourgeoisie impérialiste québécoise (qui n’a que partiellement réussi), que portait le Parti Québécois dès sa naissance. Quand Savard et ses maîtres à penser s’imaginent qu’ils sont dans la révolution chinoise des années 30, que le PQ est leur Kuomintang et qu’ils sont le Parti du prolétariat, ils rêvent en couleur!

C’est donc dans ce cadre-là que nous célébrons le FLQ: comme la dernière expérience armée significative des révolutionnaires au Québec, comme jalon important dans l’histoire révolutionnaire de ce pays, comme grande source de leçons politiques et stratégiques. Mais nous ne retirons pas, comme le subjectiviste Savard, le FLQ de son contexte historique. Le FLQ est encadré par d’autres phénomènes historiques qui le précèdent et le suivent. Avant lui, on trouve certes l’expérience de lutte contre la conscription qu’on a déjà nommé, mais aussi la lutte de la petite-bourgeoisie libérale contre l’Union Nationale (on pensera à la revue Cité libre, dont Parti pris fût l’antithèse révolutionnaire) et, plus marginalement, la lutte pour le Parti communiste (qui s’est trouvé en porte-à-faux avec les duplessistes même une fois ses positions révolutionnaires abandonnées). Après le FLQ, on trouve le mouvement marxiste-léniniste et son héritage inestimable, les luttes autochtones récentes y compris la très importante “crise” d’Oka et d’autres expériences encore… (les deux émeutes des dernières décennies à Montréal-Nord, certaines grandes luttes syndicales, etc.)

Si les Patriotes ont mené la plus grande lutte armée révolutionnaire de l’histoire du peuple québécois, leur lutte était encore placée sous l’égide d’un républicanisme libéral. L’adhésion, à terme, du FLQ au républicanisme socialiste lui donne un caractère tout particulier, celui de principale expérience d’action armée socialiste du peuple québécois, et au Canada en général. Nous célébrons donc cette expérience avec grand enthousiasme, pas seulement comme “esthétique” mais bien comme école à laquelle nous devons apprendre!

Mais nous refusons de nous vouer au nationalisme bourgeois. Que d’anciens membres du FLQ aient adopté les idées de Lévesque, parfois dans une version “critique” (citons Vallières par exemple), ou pire encore des idées d’extrême-droite (on en voit un ou deux écrire à ce jour sur Vigile.net, et on s’étonne que Savard publie sur la Valise de char plutôt que là!) ne nous oblige en rien de nous ranger sur ces positions de liquidation du mouvement. Au contraire, nous suivons Charles Gagnon et ses camarades dans leur bilan critique du felquisme, qui les mène à compléter le mot d’ordre Feu sur l’Amérique! par l’appel à travailler Pour le parti prolétarien. Sans nier les différences de ces deux courants, nous étudions aussi l’expérience de la Ligue communiste du Canada (marxiste-léniniste) et du Parti communiste ouvrier qu’elle a organisé autour d’elle. Nous savons bien que le mouvement marxiste-léniniste a, en définitive, échoué mais nous croyons dur comme fer que c’est un de ces échecs qui nous lèguent de précieuses leçons, contrairement à l’échec du Parti québécois qui ne nous lègue qu’une classe dirigeante plus consolidée au Québec, une division croissante entre ouvriers de nation québécoise et ouvriers immigrés et, enfin, quelques personnages du genre de Savard, “révolutionnaires” à une piasse qui pigent dans l’histoire du Québec ce qui leur plaît subjectivement pour se fabriquer une pensée politique sans issue.

Notre position sur la question nationale est inspirée de celle d’Ibrahim Kaypakkaya, le grand révolutionnaire qui a dirigé le TKP/M-L en Turquie et appuyé la libération de la nation Kurde. La Valise de char s’en revendiquait dans un article récent qui nous a interpellés car on n’était pas habitué-e-s à voir ce genre de références dans ses pages. Nous terminerons sur ces quelques paroles du camarade Kaypakkaya, qui, nous l’espérons, aideront à démêler la confusion du texte de monsieur Savard:

“Autodétermination” et “droit à l’autodétermination”, ce sont deux choses différentes. “Autodétermination” signifie la sécession, établir un état séparé. Par contre, “droit à l’autodétermination” signifie, comme nous l’avons dit plus tôt, le droit à la sécession, le droit d’établir un état séparé. Ce que les communistes défendent en toutes circonstances, sans conditions, c’est le “droit à l’autodétermination”, c’est-à-dire le droit d’établir un état séparé. “Le droit à l’autodétermination” ne devrait jamais être confondu avec “l’autodétermination” ou, en d’autres mots, “le droit d’établir un état séparé” avec “[le fait d’]établir un état séparé”. Les communistes défendent le premier dans toutes les circonstances mais défendent le deuxième dépendamment des conditions. Bien que les communistes défendent le premier dans toutes les circonstances, le mouvement communiste, dans les mots du camarade Lénine doit décider de la seconde question exclusivement sur ses mérites dans chaque cas particulier en conformité avec les intérêts du développement social dans son ensemble et les intérêts de la lutte pour le socialisme de la classe prolétarienne.10

Nous croyons qu’il y a, parmi les membres et sympathisants des JPC, des gens honnêtes qui veulent voir une révolution libérer le prolétariat québécois, qui veulent assister à la résolution de la contradiction qui oppose la nation québécoise aux nations autochtones, qui veulent mettre à terre la clique d’Ottawa et ses amis, valets et hommes de main de Québec. Nous avons choisi de frapper fort dans cette polémique, mais ce n’est pas pour fermer la porte à la lutte idéologique: c’est au contraire pour défoncer cette porte et laisser libre cours au combat idéologique qui construit la pensée révolutionnaire! Si monsieur Savard lui-même décidait de rejeter ses illusions et d’enfin se préparer à la lutte, nous ne pourrions que nous en réjouir. En attendant, nous continuerons de lutter aussi bien contre le chauvinisme anglais déguisé en “progressisme” petit-bourgeois que contre le nationalisme québécois grimé en marxisme-léninisme. Nous invitons tous ceux et toutes celles qui partagent ces ambitions et notre admiration envers la grande lutte révolutionnaire du FLQ à venir manifester avec nous le 10 octobre: le mouvement révolutionnaire ne saurait être ni effacé, ni détourné à l’usage des opportunistes et de la grande bourgeoisie!

Feu sur l’Amérique impérialiste!

Vive la république socialiste, vive le pouvoir prolétarien! Vive le FLQ!

À bas le péquisme, vive la reconstruction du Parti communiste!


1 Représentants de l’ “aile gauche” du parti nazi allemand dans les années 30.

2 “La valise de char”, La valise de char, 17 août 2018.

3 Du nom de son ancien chef André Parizeau, qui a renoncé formellement au programme pourtant déjà très mou de son parti pour être autorisé à se porter candidat du Bloc Québécois aux dernières élections fédérales.

4 Programme Politique, Part communiste du Québec

5 Manifeste du Parti communiste, Karl Marx & Friedrich Engels

6 C’est une maladie présente aussi bien chez le PCQ-Parizeau que chez son aile jeunesse: la réification de l’état de fait où l’on se trouve, dans lequel les forces qui se revendiquent du socialisme sont divisées, porteuses de lignes politiques contradictoires, etc. La réponse à cet état de fait, ce n’est pas la solution technique que représenterait un “front commun”, mais la construction du Parti communiste, unique, complètement distinct de la politicaillerie bourgeoise et apte à guider le prolétariat vers sa libération.

7 Nous soulignons.

8 Des sympathies que nous partageons largement, mais pas nécessairement pour les mêmes raisons. Nous faisons aussi nettement plus attention à ne pas nous lier aux éléments capitulationnistes ou bourgeois de ces mouvements (par exemple, le Sinn Fein).et à plutôt soutenir (et nous le faisons activement pour ce qui est de l’Irlande) les éléments révolutionnaires.

9 Savard, en bon nationaliste ethnoculturel, ne nous pardonnera sans doute pas l’usage de l’anglais ici. Pour ceux et celles que ça intéresse: nous faisons bien sûr référence au Free State of Ireland, grand précurseur de la souveraineté-association de Lévesque et boucher du peuple irlandais et de son Armée Républicaine.

10 Selected works, Ibrahim Kaypakkaya, Nisan Publishing, p. 254, la traduction en français est de nous, c’est l’auteur qui souligne.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Jeunesse Debout!

FREE
VIEW